Le concept de féminisme chez Simone de Beauvoir

Publié le 2020-03-08 | Éditions JPL

          Le concept de féminisme chez Simone de Beauvoir est un concept qui est porteur d’un contenu théorique complexe, plurivoque, pluridimensionnel dont il faut préciser le sens de manière rigoureuse si l’on ne veut pas entretenir la confusion dans le débat intellectuel où il est utilisé.

         Le premier point qu’il faut souligner c’est que au moment où Simone de Beauvoir écrit et publie Le Deuxième Sexe, il ne s’agissait pas d’écrire un manifeste militant pour un engagement collectif au sens où Marx a écrit en 1847 Le Manifeste communiste comme écrit programmatique d’un mouvement politique réel, naissant, afin de le doter d’une arme théorique, stratégique et tactique orientatrice. Aujourd’hui on appelle cette position le féminisme individuel qui consiste, dans l’absence d’une structure de combat collectif de la protestation, d’un cri individuel d’intellectuelle femme qui met en question l’ordre sexuel du monde en réclamant l’égalité des droits et de devoirs pour l’homme et la femme. C’est le féminisme intellectuel professé par des femmes philosophes comme la grecque Théano, femme de Pythagore, l’italienne Christine de Pisan, l’allemande Lou Andréas Salomé. C’est une défenseuse des droits de la femme, ce féminisme, organisé à une époque où la bataille est menée par des individualités féminines alors qu’il n’existe pas encore de mouvement collectif de femmes avec des agendas de réclamation de droits comme ce sera le cas à une étape postérieure du combat des membres de la condition féminine dans des pays comme l’Angleterre, la France, l’Espagne et les USA. Simone de Beauvoir raconte elle-même que l’idée d’écrire un livre sur la condition féminine lui fut suggérée par Sartre. Elle en confie les détails dans La Force des choses :

         J’ai dit comment ce livre fut conçu : presque fortuitement ; voulant parler de moi, je m’avisai qu’il me fallait décrire la condition féminine ; je considérai d’abord les mythes que les hommes en ont forgés à travers les cosmologies, les religions, les superstitions, les idéologies, les littératures. Je tentai de mettre de l’ordre dans le tableau, à première vue incohérent, qui s’offrit à moi : en tout cas l’homme se posait comme le Sujet et considérait la femme comme un objet, comme l’Autre. Cette prétention s’expliquait évidemment par des circonstances historiques ; et Sartre me dit que je devais aussi en indiquer les bases physiologiques. C’était à Ramatuelle ; nous en parlâmes longtemps et j’hésitai : je n’avais pas envisagé d’écrire un ouvrage aussi vaste. Mais en effet, mon étude sur les mythes restait en l’air si on ne savait pas quelle réalité ils recouvraient. Je me  plongeai donc dans des livres de physiologie et d’histoire. Je ne me bornai pas à compiler ; les savants mêmes, et des deux sexes, sont imbus de préjugés virils et j’essayai de retrouver, derrière leurs interprétations, les faits exacts. En histoire je dégageai quelques idées que je n’avais rencontrées nulle part : je liai l’histoire de la femme à celle de l’héritage, c’est-à-dire qu’elle m’apparut comme un contrecoup de l’évolution économique du monde masculin.

          Je m’étais mise à regarder les femmes d’un œil neuf et j’allai de surprise en surprise. C’est étrange et c’est stimulant de découvrir soudain, à quarante ans, un aspect du monde qui crève les yeux et qu’on ne voyait pas. Un des malentendus qu’a suscité mon livre, c’est qu’on a cru que j’y niais entre hommes et femmes toute différence : au contraire j’ai mesuré en l’écrivant ce qui les sépare ; ce que j’ai soutenu, c’est que ces dissemblances sont d’ordre culturel et non pas naturel. J’entrepris de raconter systématiquement, de l’enfance à la vieillesse, comment elles se créent ; j’examinai les possibilités que ce monde offre aux femmes, celles qu’il leur refuse, leurs limites, leurs malchances et leurs chances, leurs évasions, leurs accomplissements. Je composai ainsi le second volume : L’Expérience vécue.1

         Arrêtons-nous un moment sur ce passage important de l’ouvrage de Simone de Beauvoir. La réflexion critique sur la condition féminine commence chez elle mais elle n’est pas encore liée ni à un combat collectif pratique ni à une vision stratégique. Le féminisme de Simone de Beauvoir est ici avant tout, une prise de position théorique. Elle le dit d’ailleurs elle-même dans  Tout compte  fait elle le reconnaît :

         Le Deuxième Sexe peut-être utile à des militantes : mais ce n’est pas un livre militant.  Je pensais que la condition féminine évoluerait en même temps que la société. J’écrivais :

« En gros, nous avons gagné la partie. Beaucoup de problèmes nous paraissent plus essentiels que ceux qui nous concernent singulièrement. » Et dans La Force des choses j’ai dit, en parlant de la condition féminine : « Elle dépend de l’avenir du travail dans le monde, elle ne changera sérieusement qu’au prix d’un bouleversement de la production. C’est pourquoi j’ai évité de m’enfermer dans le féminisme. » ( souligné par moi , M.A.) Un peu plus tard, dans un entretien avec Janson* (Francis Jeanson, Simone de Beauvoir ou l’entreprise de vivre), j’ai dit que c’était en tirant le plus radicalement ma pensée vers le féminisme (souligné par moi, M.A.) qu’on l’interprétait le plus justement. Mais je demeurais sur un plan théorique (souligné par moi, M.A.) : je niais radicalement l’existence d’une nature féminine »2.

          Mais on peut également, s’il faut considérer un dernier argument, s’interroger sur le sens de la fin du Deuxième Sexe où Simone de Beauvoir caractérise ce qui lui semble être la perspective politique qui doit rassembler ensemble les hommes et les femmes. : « On ne saurait mieux dire. C’est au sein du monde donné qu’il appartient à l’homme de faire triompher le règne de la liberté ; pour remporter cette suprême victoire, il est entre autres nécessaire que par-delà leurs différenciations naturelles hommes et femmes affirment sans équivoque leur fraternité 3». C’est une belle conclusion philosophique qui n’engage que des esprits élevés mais qui ne correspond pas à l’attente collective d’individus qui poursuivent jour après jour une lutte pour changer leur condition de vie. Il faut s’en doute reprendre des éléments que nous avons évoqués dans les  premiers chapitres de notre analyse. Le concept de féminisme est un concept historique au prime abord. Le marxisme, courant théorique et politique, qui a organisé depuis 1847 la lutte des femmes de la classe ouvrière pour l’émancipation de leur classe et la perspective de la création d’un monde nouveau après le renversement de la société capitaliste a considéré au départ le concept de féminisme comme un concept négatif ou pour le moins insuffisant. Les premiers théoriciens et théoriciennes du marxisme comme Karl Marx, Friedrich Engels, August Bebel, Clara Zetkin, Alexandra Kollontaï considèrent le combat des femmes pour leur émancipation comme un objectif de classe, comme partie de la lutte de classe et ne peuvent pas concevoir la femme nouvelle en dehors de la réorganisation de la société sur de nouvelles bases économiques, sociales et politiques. Il n’y a pas pour eux et pour elles de changements radicaux de la condition féminine sans une révolution socialiste. Ce qu’ils appellent féminisme et qu’ils approuvent est la conquête de droits importants comme les droits politiques (droit de vote, droit d’être élu, les droits culturels, comme le droit à l’éducation, le droit à l’école. Les organisations socialistes, les organisations des femmes socialistes sont solidaires avec les autres femmes quand elles réclament ces droits mais il ne leur paraît pas que la société capitaliste, tout comme les autres sociétés de classe avant elle, puissent constituer le cadre économique, politique et social dans lequel sera possible de réaliser la libération véritable de la femme. Elles se mobilisent elle-même pour que toutes les femmes puissent conquérir le droit à l’éducation, le droit au travail, mais elles se séparent elles-mêmes de ces femmes non socialistes quand elles remarquent que leur vision politique ne dépasse pas une plus grande intégration au système capitaliste.

          Quand le 8 mars 1910, les femmes socialistes à Copenhague décident que désormais à cette date, ce jour serait dans le monde entier la mobilisation de toutes les femmes et en particulier des femmes de la classe ouvrière pour leurs droits fondamentaux, ce mot d’ordre est pensé avant tout comme un mot d’ordre politique révolutionnaire. La révolution russe de 1917 et la création à l’intérieur de la Troisième Internationale du secrétariat féminin international avec des femmes comme Clara Zetkin, Alexandra Kollontaï, Kate Duncker vont signaler cette ligne de démarcation entre la conception féministe de la libération de la femme et la conception marxiste de l’émancipation de la femme prolétarienne par la perspective de la lutte révolutionnaire des femmes pour le renversement du système capitaliste et l’instauration d’une autre forme de société.

          Telle était au départ la distinction entre la conception marxiste, révolutionnaire de la  libération de la femme allant de pair avec la conception d’une nouvelle société socialiste et la conquête de certains droits par la femme à l’intérieur d’une vision et d’un processus réformistes où la femme vise une plus grande intégration au système capitaliste sans poser la question de son renversement.

          Là où la femme visait une rupture radicale avec la société capitaliste qui continuait les sociétés de classe du passé, elle pouvait en même temps définir un autre rôle que celui que lui fixait l’éducation de sexe et ainsi l’alternative pour elle était de prendre sa place dans la lutte de classe du prolétariat, la seule classe qui, avec le socialisme et le communisme,  aspirait  à  être  «  le  fossoyeur » des sociétés basées sur la domination de classe.

          Le féminisme, au contraire visait la conquête de nouveaux droits pour elle mais dans le cadre de la société actuelle dont elle ne percevait pas l’étroite liaison entre l’exploitation de classe et l’exploitation de sexe.

          Mais cette ligne de démarcation entre le combat des ouvrières et celui des femmes d’autres classes du système capitaliste comme les femmes de la bourgeoisie et de la petite bourgeoisie va sauter. Les femmes vont vouloir être à la fois des combattantes pour les droits de sexe et en même temps pour choisir une autre formation sociale en rupture avec les fondements de la société de classe. Ce qui à l’époque de Lénine et de Clara Zetkin était de l’ordre de l’impossible va convertir  la forme de l’opposition, de la contradiction absolue en conciliation enrichissante. Quand les revendications de sexe et de classe vont fusionner dans un catalogue de droits uniques et complémentaires, ou va être en présence du socialisme féministe ou du féminisme socialiste. On peut le voir à travers deux théoriciens et théoriciennes Anja Meulenbelt4 et Herbert Marcuse5 qui se considèrent comme des socialistes et des féministes sans complexe et sans contradiction.

          La position de ces deux auteurs qui est aujourd’hui représentative de plusieurs autres courants idéologiques peut s’exprimer de la façon suivante : on peut être socialiste et féministe, on peut être féministe et socialiste. Il existe un lien étroit et indissoluble entre les revendications socialistes et les revendications féministes. Quand Simone de Beauvoir est devenue marxiste, elle s’est rendu compte qu’il lui faudrait rectifier le tir en apportant des modifications à certaines formulations du Deuxième Sexe . Ceci lui semble important puisqu’elle reprend dans Tout compte fait presque mot pour mot ce qu’elle avait déjà souligné dans La Force des choses même quand il faut rappeler qu’elle n’a jamais pu accomplir ce qui lui paraissait nécessaire : « Théoriquement, j’ai dit déjà que si j’écrivais aujourd’hui Le Deuxième Sexe je donnerais des bases matérialistes et non idéalistes à l’opposition du Même et de l’Autre. Je fonderais le rejet et l’oppression de l’autre non sur l’antagonisme des consciences, mais sur la base économique de la rareté.6

1 Simone de Beauvoir, La Force des choses I, pp.258-259. Les Mémoires I , PP.1127-1128.

2 Simone de Beauvoir, Tout compte fait , p. 623. Les Mémoires II, pp.963-964.

3 Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe tome II, p.663. Renouvelé en 1976. p.652

4 Voir Anja Meulenbelt, Féminisme et socialisme, Konkret Maison d’édition littérature 1975, Amsterdam.

5 Voir Herbert Marcuse, Marxisme et féminisme, Trois conférences et une interview, Maison d’édition Suhrkamp Frankfurt am Main 1975.

6 Simone de Beauvoir, Tout compte fait, p.614. Mémoires II, Gallimard 2018, p.956. Ici aussi, il faudrait réflechir dans le détail pour voir si elle ne sous-estime pas la difficulté quand elle ajoute : « J’ai dit aussi que le développement du livre n’en serait pas modifié : toutes les idéologies masculines visent à justifier l’oppression de la femme ; elle est conditionnée par la société de manière à y consentir. Gallimard 1963,p.614. Mémoires II,Gallimard, 2018.p.956.

Bibliographie

Anja Meulenbelt, Féminisme et socialisme, Konkret Maison d’édition littérature 1975, Amsterdam.

-Herbert Marcuse, Marxisme et féminisme, Trois conférences et une interview, Maison d’édition Suhrkamp Frankfurt am Main 1975.

-Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe tome II, 1949. Renouvelé en 1976.

- Simone de Beauvoir, La Force des choses I, Gallimard, Paris, 1963. Les Mémoires I, Gallimard, 2018.

-Simone de Beauvoir, Tout compte fait, Gallimars, Paris, 1972 . Mémoires II, Gallimard, 2018.

Mimose ANDRÉ, Doctorante en philosophie.

Auteur

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